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La Charnière
Un roman de Chris Chafu
J'ai écrit des livres doux. Je le sais. L'Ourthe et l'ombre, où je faisais couler la rivière sur le chagrin. L'Étude du Désir, où un notaire apprenait à aimer lentement, dans le vert d'une Aston et la brume de la Semois. J'ai écrit des hommes qui apprennent à ne plus veiller seuls.
Celui-ci n'est pas doux.
Celui-ci sent la boue, la sueur, l'embrocation qui brûle la peau. Il se joue à quinze contre quinze sur un terrain gelé de Namur, un dimanche de novembre, quand le brouillard mange les poteaux et qu'on ne se voit plus à dix mètres. Il n'y a pas de brume romantique ici. Il y a la buée qui sort des bouches, la vraie, celle des corps qui cognent.
Chris Massart est demi de mêlée aux Nerviens de Namur. Fils d'un mécanicien de garage, il a grandi en sachant que rien ne lui serait donné - que chaque chose qu'il voudrait, il faudrait la mériter deux fois : une fois pour l'obtenir, une fois pour prouver qu'il avait le droit de l'avoir.
Il a quatorze ans quand un soir de septembre, Maxime Delvaux descend d'une allemande grise qui coûte plus que ce que le père de Chris a gagné en dix ans. Grand, la mâchoire propre, le sac de sport de marque jeté sur l'épaule avec cette négligence qui n'appartient qu'aux gens qui n'ont jamais eu peur de manquer.
Chris comprend, à cet instant, qu'on ne sera jamais à égalité. Même là. Même sur la boue.
Quatre ans passent. Quatre ans de haine ordinaire, de rivalité de vestiaire, de coups de coude au ruck, de silences chargés. À la fin de la quatrième saison, la question tombe. Les Nerviens vont choisir leur nouveau capitaine. Ils sont deux dans la course. Chris. Et Maxime. Il n'y aura qu'un brassard.
Sur le terrain, Chris est demi de mêlée. Maxime est demi d'ouverture. Ensemble, ils forment ce qu'on appelle la charnière - les deux postes qui doivent jouer collés l'un à l'autre, se comprendre sans se parler, se passer le ballon les yeux fermés. Les deux postes qui ne peuvent rien l'un sans l'autre.
Les deux postes qui se détestaient.
La Charnière raconte une année. Une seule saison de rugby, de septembre à juin, dans un club amateur d'une petite ville de Wallonie. Ce que Chris ne sait pas encore - ce qu'il ne peut pas savoir - c'est que la vraie guerre n'est pas celle qu'il croit, ni contre qui il croit, ni pour ce qu'il croit. Il croit se battre contre Maxime. Il se bat contre lui-même. Il lui faudra toute une saison pour le comprendre. Et il lui faudra le perdre à moitié pour l'admettre.
Une prose crue, orale, à la première personne. La voix d'un homme qui a appris à taire, à endurcir, à cogner - et qui découvre, très lentement, qu'un homme peut aussi apprendre à dire. L'écriture est ancrée dans le corps. Le corps qui plaque, qui saigne, qui se casse. Le corps qui bande sans permission, qui rougit, qui tremble. Le corps qui, à force de s'entraîner à ne rien montrer, finit par ne plus rien pouvoir cacher.
Quatre-vingt-onze textes courts. Une préface. Des titres qui font signe - Le fils du garage, La brute, Le pays qui n'existait pas, La cage, L'homme sans odeur, Ce qui nous revient. Un livre à lire d'une traite un dimanche pluvieux, ou à étaler sur des semaines.
C'est un livre sur la haine comme masque du désir. Sur les classes sociales qui ne disparaissent pas dans les vestiaires. Sur la brute et la tendresse - sur ce que ça coûte, à un homme qui n'a jamais eu que la brute, d'apprendre à aimer un autre homme avec la tendresse qu'il mérite. Sur la cage qu'on se construit tout seul et qu'on met des années à ouvrir. Sur ce qui revient, à la fin, quand on a enfin cessé de fuir.
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